La mer à voir  -   Emmanuelle Cart-Tanneur Info

 

J’ai laissé le portail ouvert. Qu’importe.

On peut bien venir, maintenant, de toute façon il n’y a plus rien à emporter. Il n’y a jamais eu grand-chose.

On est partis à la fraîche, le dîner terminé, la vaisselle rangée – je n’ai jamais aimé laisser du fourbi derrière moi. On a évité les questions des voisins qui nous auraient vus si on avait filé plus tôt. À cette heure, plus personne n’est dehors. Soupe et JT, tout le monde est chez soi jusqu’au lendemain – surtout que le lendemain, chez nous, il commence tôt.

On a pris la route de Givors, vers le sud. Je n’ai même pas eu de mal à redémarrer la vieille Peugeot. Six ans dans la cour sous une bâche, ça n’arrange pas une machine. Mais la qualité française, quand même, y’a pas : c’est du sérieux. De la belle ouvrage. À peine une hésitation et le moteur s’est remis à ronfler comme s’il avait tourné la veille.

Je n’aurais jamais pensé m’en resservir un jour, de la 304. Même le petit voisin d’à-côté n’avait pas voulu la récupérer quand il a eu son permis – les gosses d’aujourd’hui, trop gâtés, tiens. C’est pas à dix-huit ans qu’on m’aurait offert une voiture.

Si on avait pu en avoir, des gosses, la Francine et moi, sûr qu’ils auraient été bien élevés.

Mais on n’a pas eu le temps de se rendre compte que ça ne venait pas qu’il était déjà trop tard.

Il aurait peut-être fallu qu’on se rencontre plus tôt.

Enfin. Moi, j’étais pas du genre à courir les bals. Et elle, dans son village de nulle part, il ne se trouvait pas grand-monde pour la sortir. On s’est croisés un jour de foire et on a su qu’on avait bien fait d’attendre, elle et moi.

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J’ai laissé le portail ouvert. Qu’importe.

On peut bien venir, maintenant, de toute façon il n’y a plus rien à emporter. Il n’y a jamais eu grand-chose.

On est partis à la fraîche, le dîner terminé, la vaisselle rangée – je n’ai jamais aimé laisser du fourbi derrière moi. On a évité les questions des voisins qui nous auraient vus si on avait filé plus tôt. À cette heure, plus personne n’est dehors. Soupe et JT, tout le monde est chez soi jusqu’au lendemain – surtout que le lendemain, chez nous, il commence tôt.

On a pris la route de Givors, vers le sud. Je n’ai même pas eu de mal à redémarrer la vieille Peugeot. Six ans dans la cour sous une bâche, ça n’arrange pas une machine. Mais la qualité française, quand même, y’a pas : c’est du sérieux. De la belle ouvrage. À peine une hésitation et le moteur s’est remis à ronfler comme s’il avait tourné la veille.

Je n’aurais jamais pensé m’en resservir un jour, de la 304. Même le petit voisin d’à-côté n’avait pas voulu la récupérer quand il a eu son permis – les gosses d’aujourd’hui, trop gâtés, tiens. C’est pas à dix-huit ans qu’on m’aurait offert une voiture.

Si on avait pu en avoir, des gosses, la Francine et moi, sûr qu’ils auraient été bien élevés.

Mais on n’a pas eu le temps de se rendre compte que ça ne venait pas qu’il était déjà trop tard.

Il aurait peut-être fallu qu’on se rencontre plus tôt.

Enfin. Moi, j’étais pas du genre à courir les bals. Et elle, dans son village de nulle part, il ne se trouvait pas grand-monde pour la sortir. On s’est croisés un jour de foire et on a su qu’on avait bien fait d’attendre, elle et moi.

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