L’ivresse des auteurs de Emmanuelle Cart-Tanneur

Cette nouvelle fait partie d’un recueil papier que l’on peut acheter sur le site (commander dans la barre d’action) ou au format électronique sur la Fnac ou Amazon (Et dans ses veines coulait la sève).

— 

Le hall de la gare était bondé. Cela faisait un moment déjà qu’Abel Pipot tentait, à grand-peine, de se frayer un chemin parmi la foule empressée qui l’entourait, le balançant de droite et de gauche et menaçant à chaque instant de le renverser.

« Quel monde, Grands Dieux ! » murmura-t-il en se dirigeant vers un endroit moins agité, fendant la foule, le chapeau baissé sur son front pour toute dérisoire protection. Il avait pourtant fréquenté déjà bien des gares, et pris bien des trains ! Son métier de représentant de commerce l’y contraignait et il ne se passait pasune semaine sans qu’il se retrouvât à bord d’un rapide ou d’un omnibus, souvent pour plusieurs heures et avec la perspective évidente du trajet retour correspondant.

Cela représentait bien du temps, bien des heures passées seul et Abel aurait souffert de cette fuite permanente si elle n’avait pas présenté un avantage certain : celui de lui permettre de lire, encore et toujours, tant et plus.<##splitmob##>

Car Abel était un fin lecteur. Un bibliomane, un gourmand littéraire. Rien ne le réjouissait plus que l’idée d’une heure à venir en solitaire : chaque instant volé à ses obligations professionnelles était pour lui le régal annoncé d’une plongée en apnée dans quelque nouveau livre.

Chaque déplacement lui était une occasion d’emporter, puis de découvrir, enfin de savourer, un nouvel ouvrage parmi ceux qui composaient sa pile à lire, édifice fragile qui se constituait sur sa table de nuit à mesure de ses achats compulsifs. <##splitmob##><##splitwww##>

Cela faisait plus de vingt ans qu’il représentait, vingt ans qu’il parcourait la France en tous sens et vingt ans qu’il s’adonnait à la lecture, sitôt la porte du wagon refermée ; le sifflet du chef de gare était le signal attendu avec gourmandise de l’ouverture d’un livre.

Ainsi conciliait-il harmonieusement sa passion littéraire avec les contraintes horaires de ses déplacements : plus il roulait, plus il pouvait lire. Le monde était finalement bien fait.

Ce jour-là, pourtant, le plaisir annoncé de la découverte d’un Tolstoï qu’il n’avait pas encore lu avait cédé la place à un énervement certain pour Abel : cette gare-ci, il ne la connaissait pas. Les hasards de son métier ne l’y avaient encore jamais mené et il pestait contre lui-même de se sentir égaré dans un endroit qu’il était censé maîtriser – toutes les gares ne se ressemblent-elles pas ? <##splitmob##>

Apparemment non ; toujours est-il que celle-ci devait accueillir ce jour-là une foule de congressistes ou un rassemblement de manifestants si l’on en jugeait par la densité de la foule qui s’y pressait. Abel désespérait d’atteindre le panneau central qui lui indiquerait le numéro du quai à rejoindre pour trouver son train, bringuebalé qu’il était par la cohue qui se bousculait autour de lui.

C’est bien malgré lui qu’il se trouva propulsé face à une porte de verre dépoli. Une salle d’attente ? Ce serait toujours mieux qu’un hall bondé pour reprendre son souffle et faire le point sur sa situation avant de repartir affronter l’extérieur.

Il poussa la porte qui s’ouvrit dans un chuintement feutré et se referma aussitôt derrière lui. Visiblement, personne n’avait profité de son geste pour s’engouffrer à sa suite dans la pièce et il se félicita de pouvoir goûter enfin quelques instants de calme.<##splitwww##> <##splitmob##><##splitpay##>

Il parcourut la pièce du regard : la tranquillité attendue ne serait que relative, la salle d’attente – car il semblait bien que c’en fût une – étant loin d’être déserte. Les bancs recouverts de moleskine qui garnissaient les quatre murs ainsi que l’espace central étaient occupés dans leur quasi-totalité par des voyageurs, qui ne semblèrent pas remarquer<##splitmob##> sa présence. Abel salua donc poliment, mais inutilement, l’assemblée avant d’aller se glisser au fond d’une banquette, entre deux messieurs impassibles.

Il déposa sa serviette et sa mallette par terre, ôta ses gants et son chapeau, et s’offrit le luxe d’un court répit avant de reconsidérer sa situation et, tout d’abord, de tenter de comprendre où il avait bien pu atterrir. Il parcourut la pièce et ses occupants d’un regard circulaire et curieux, et fut bientôt étonné de constater qu’aucun d’entre eux ne semblait posséder de bagage, bien que tous, pardessus boutonnés, parapluies ou cannes à la main, eussent l’air fin prêts pour un départ immédiat.<##splitmob##>

Abel se tourna vers son voisin de droite : « Excusez-moi… Nous sommes bien dans une salle d’attente ?
— Une salle d’attente ? Oui, sans aucun doute, Monsieur.
— Et… savez-vous où se trouve le panneau de départ des trains ?
— Je crains de ne pouvoir vous aider : ici, on nous appelle au dernier moment, vous savez.
— On vous appelle… ?
— Eh bien, oui, voyons. C’est le principe du service.
— Le principe du service ? »<##splitmob##>

Abel ne comprenait rien à cette discussion et à l’ambiance étrange qui régnait dans cette assemblée. À y regarder de plus près, il réalisait même que son interlocuteur avait de faux airs de Guy de Maupassant. « Mon pauvre Abel, tu lis trop ! » se sermonna-t-il in petto.<##splitwww##> Et pourtant, quelle ressemblance frappante… Cette moustache fournie, ce regard noir, ce cheveu ondulé, coiffé avec soin et, jusqu’au costume : l’homme eût pu jouer le rôle à la perfection !

« On demande Victor Hugo, quai 5, pour Les Misérables ! Victor Hugo, s’il vous plaît ! »<##splitmob##>

Une voix féminine venait de retentir, issue d’un haut-parleur accroché dans un coin du plafond. De l’autre côté de la pièce, un homme d’un certain âge se leva, rajusta la chaîne de sa montre dans la poche de son gilet, salua ses voisins et sortit, la canne à la main.

Abel resta bouche bée. L’homme était, trait pour trait, le sosie de Victor Hugo. Cette corpulence, cette barbe blanche, ce regard aiguisé ! Mais il avait vu suffisamment de portraits de l’artiste pour être sûr de ne pas se tromper : ce n’était pas un sosie. C’était Victor Hugo en personne qu’il venait de voir répondre à l’appel ! Comment diable cela pouvait-il être possible, en plein vingtième siècle ?<##splitmob##>

Abel ferma les yeux un instant afin de reprendre ses esprits en même temps que, il l’espérait, contact avec la réalité. Mais quand il les rouvrit, rien n’avait changé. Pire, il ne put que se rendre à l’évidence : où que portât son regard, il croisait un visage connu… ce front dégarni, ce regard sombre, cette lavallière, c’était Baudelaire… ce profil lippu, cette chevelure dense et ce teint bronzé, c’était Dumas… et cette belle femme brune, joliment chapeautée, qui parlait fort, n’était-ce pas Colette ?

Mais où diable se trouvait-il donc ? Il rassembla ses forces afin de lutter contre l’évanouissement qui le menaçait, puis parvint à se contrôler. Tentant de ne rien laisser paraître de son trouble, il s’adressa à nouveau à son voisin – Mon Dieu, Abel, tu es en train de discuter avec Maupassant ! – de la façon la plus naturelle qu’il réussit à se composer : « Et… Vous-même, vous partez bientôt ?<##splitmob##>

— Oh ! Je n’en sais rien.<##splitwww##> J’ai la chance d’être souvent appelé – ce n’est pas le cas de tout le monde ici », ajouta-t-il, baissant la voix et désignant du menton un homme qui somnolait au fond de la salle, le menton affaissé sur le torse.

Abel crut reconnaître, sous sa perruque bouclée et dans son habit de velours, Jean de La Bruyère, à moins que ce ne fût La Fontaine ?

L’homme poursuivit : « Mon dernier voyage m’a conduit jusqu’à Venise avec une charmante professeure de lettres : un enchantement ! Mais j’ignore qui sera le prochain à me convoquer…
— Vous… convoquer ? »<##splitmob##>

Abel tentait de comprendre la situation dans laquelle se trouvait son voisin, sans que cela parût étonner ce dernier le moins du monde et d’appréhender la raison d’être de cette salle d’attente visiblement très particulière.

« Par un Grand Lecteur, voyons !
— Un… Grand Lecteur ?
— Mais oui ! Ne me dites pas que vous n’avez jamais entendu parler de la Carte Grand Lecteur de la SNCF ? »

Abel resta muet quelques instants, le temps qu’une nouvelle annonce envahisse la salle : « Ernest Hemingway pour Le vieil homme et la mer, quai 22, s’il vous plaît ! Ernest Hemingway ! »<##splitmob##>

Un homme en col roulé, une bouteille à la main, se leva, la moue boudeuse, grognant à voix basse : « Je parie que c’est encore pour un gosse… Shit ! »

Maupassant – car c’était bien lui, Abel n’en doutait plus maintenant – détourna la tête, l’air dégouté, au passage d’un Hemingway titubant,<##splitwww##> fit un geste de la main censé créer un courant d’air devant son nez et reprit : « Je vois : vous ne connaissez pas le service Grand Lecteur. Rien de plus normal, ceci dit : il s’agit d’une offre encore très confidentielle, que la SNCF teste à petite échelle avant de la généraliser. <##splitmob##>

Elle s’adresse aux usagers amateurs de littérature : la Carte leur offre le privilège de voyager en compagnie des plus grands auteurs, pour autant que ceux-ci fassent partie de la sélection… mais la SNCF a bien fait les choses : tous les grands écrivains français ou traduits ont accepté cette chance inouïe… Imaginez ! Nous étions morts et enterrés, nous errions sans but dans les limbes et nous voici sollicités à nouveau pour accompagner nos œuvres ! Quelle reconnaissance ! Croyez bien que nul d’entre nous, qu’il revienne d’une fosse commune ou du Panthéon, n’a refusé de participer à ce concept formidablement révolutionnaire ! »

Abel était abasourdi. Une heure auparavant, il arpentait les couloirs d’une gare inconnue et voilà qu’il découvrait quelque chose qu’il n’aurait même jamais imaginé !<##splitmob##>

Tout à sa stupeur, il ne dut pas entendre l’appel qui fut fait mais qui devait concerner Maupassant, car celui-ci se leva, s’inclina, chapeau à la main, devant Abel et lui glissa avant de s’éloigner : « La Carte Grand Lecteur ! N’oubliez pas… Demandez-la de ma part ! »

Il fallut dix bonnes minutes à Abel avant de se décider à quitter cet endroit décidément incroyable. Il assista à une conversation à mi-voix entre Sartre et Camus – peut-être étaient-ce davantage les prémices d’un conflit car le ton montait –, au réveil en sursaut de Proust qui visiblement ne s’était pas couché de bonne heure la veille et à des retrouvailles empressées entre George Sand et Musset, qu’il surprit en train d’échanger des messages manuscrits que chacun fourra dans sa poche.<##splitwww##><##splitmob##>

Dès le lendemain il prenait sa Carte Grand Lecteur auprès du service Abonnements de la Gare de Lyon ; il n’osa pas mentionner qu’il était envoyé par Maupassant et, pour autant, le préposé ne sembla montrer aucun étonnement lorsque Abel fit sa demande – il s’était, bien sûr, attendu à ce qu’on lui rie au nez mais la Carte Grand Lecteur existait bel et bien, puisqu’il la tenait entre ses mains…

Il réalisa qu’il ne savait pas bien en quoi consistaient les services proposés aux adhérents : tout à son étonnement, il n’avait pas pris le temps de se le faire préciser dans la salle d’attente et n’avait pas voulu paraître naïf au guichet, préférant se faire passer pour un habitué en demande de renouvellement. C’est avec une impatience presque enfantine qu’il se prépara pour le premier voyage qu’il effectuerait avec sa carte.<##splitmob##>

Abel avait rendez-vous chez un client à Marseille, aussi décida-t-il d’accompagner son trajet par une lecture appropriée : il choisit Le Temps des secrets, de Pagnol, dont il avait différé jusque-là la lecture. Il n’aurait pu souhaiter une occasion plus rêvée que ce baptême de Grand Lecteur pour ce livre !

Il avait choisi une place en première classe, comme à son habitude ; ainsi le risque serait-il moindre d’être importuné par un voisin de banquette – il avait cette chance la plupart du temps.<##splitmob##>

Le sifflet du chef de gare se fit entendre, et le train s’ébranla. Jusque-là, rien ne s’était passé. Abel déboutonna son veston, se cala au fond de son siège et ouvrit Le Temps des secrets à la première page. Il sursauta en réalisant soudain que le siège voisin était occupé, alors qu’il n’avait vu personne s’y installer : était-il donc possible que… ? Mais oui ! C’était lui ! <##splitwww##>C’était Marcel Pagnol en personne qui s’était matérialisé là, à ses côtés et qui lui souriait avec une politesse toute naturelle !

« Alors comme ça, Le Temps des secrets ? demanda-t-il à Abel qui reprenait ses esprits. Hmm, bon choix, ma foi… Moins bon que mes deux premiers, mais on fait ce qu’on peut, allez… »<##splitmob##>

L’homme avait le regard doux et acéré à la fois, et il émanait de sa personne une discrétion chaleureuse qui acheva de conquérir Abel quand il tira de sous son siège une bouteille et deux verres : « J’ai pensé que pour votre premier voyage avec la Carte, vous apprécieriez… Goûtez-moi donc ce petit rosé des collines ! »

Il tendit un verre à Abel, le remplit puis s’en versa un, et proposa : « On trinque ? Allez, à la nôtre ! »<##splitmob##>

Le reste du voyage fut un rêve éveillé pour Abel. Pagnol avait remballé son apéritif et déclaré qu’il était maintenant temps pour la lecture, faisant preuve d’une discrétion parfaite pendant que son voisin dégustait son œuvre, une page après l’autre. Mais Abel était trop heureux de cette compagnie incroyable pour ne pas en profiter ; aussi, à la fin de chaque chapitre, interrogeait-il Marcel sur les circonstances de l’écriture de telle ou telle scène, sur son inspiration ou sur la façon dont il ressentait le récit.

L’auteur répondait, avec toute la passion d’un écrivain, aux questions du lecteur qui découvrait pour la première fois une œuvre sous un jour multiple et infiniment riche de sens.

Arrivé à Marseille, Abel referma son livre, après avoir remercié l’écrivain avec effusion. <##splitwww##>Celui-ci disparut dans un souffle, comme il était apparu. Abel aurait pu croire à une illusion s’il n’avait entre les mains sa Carte – et sur la langue le goût du rosé offert avec tant de gentillesse.<##splitmob##>

Renouveler l’expérience lui parut, plus qu’une envie, une nécessité. Il jubilait à la pensée de ces rencontres qu’il allait faire, de ces personnages qu’il allait découvrir en chair et en os après les avoir tant aimés sur papier ! Il tenta de dresser mentalement une liste de tous ceux qu’il avait envie de relire, additionnée de ceux qu’il comptait découvrir, mais il ne sut bientôt plus où donner de la tête ; il décida de s’en remettre au hasard et de laisser le sort lui indiquer qui serait le prochain auteur qu’il emmènerait en voyage. C’est donc un bandeau sur les yeux que, de retour chez lui, il extirpa de sa bibliothèque personnelle un exemplaire des Paroles de Prévert… de la poésie ? Pourquoi pas ?

Le trajet avec le poète fut court : un Lyon-Annecy de deux heures, qui laissa Abel quelque peu dépité malgré son enthousiasme<##splitmob##> à l’idée de discuter vers et rimes avec un virtuose de la plume… Prévert s’avéra en effet beaucoup plus loquace que Pagnol et, après une mise en bouche alléchante sous la forme d’une conversation générale sur la prose du vingtième siècle – qui passionna Abel –, le poète entama un inventaire qui ne tarda pas à se révéler très crispant.

Prévert chuchotait, certes, mais il chuchota sans interruption jusqu’à l’arrivée en gare d’Annecy : "Un contrôleur, une famille en vacances, un pylône électrique, une petite fille qui pleure… et un raton-laveur…

Un champ de tournesols, une vieille dame qui tricote, mon voisin qui soupire… et deux ratons-laveurs…"<##splitmob##><##splitwww##>

Abel ne put se résoudre à mettre fin au monologue en refermant son livre, tant il mesurait la chance qu’il avait de voyager en compagnie de son écrivain fétiche, mais dans le même temps se sentit frustré et déçu par l’expérience dont il s’était fait une joie. Tant pis ! Il remettrait Paroles en place et espérerait un prochain voyage plus agréable.

Plus calme, le voyage suivant le fut. Plus agréable, Abel n’en dirait pas tant. C’est Balzac que sa main était allée trouver au fond d’un rayonnage, en l’occurrence Eugénie Grandet – lu au collège et qu’un peu de dépoussiérage éclairé rendrait certainement passionnant.<##splitmob##>

Abel imaginait Balzac tel qu’il lui apparut : moustache tombante et double menton, le grand écrivain n’apparut pas dans toute sa splendeur ; c’est au contraire un compagnon peu présentable qui se matérialisa aux côtés d’Abel lorsqu’il ouvrit Eugénie Grandet. Dans une robe de chambre de velours moutarde dont la ceinture serrait son ventre proéminent, Balzac ne ressemblait à rien de plus qu’un dormeur que l’on aurait malencontreusement dérangé pendant sa sieste. <##splitmob##>

La conversation qu’Abel tenta d’amorcer fut abrégée par un bâillement éloquent, puis l’écrivain s’affaissa sur son siège, fermant ostensiblement les yeux. Abel n’aurait pas droit, cette fois, à la moindre miette d’explication ou de commentaire sur l’œuvre qu’il avait pensé redécouvrir aux lumières de son auteur. Qu’à cela ne tienne ! Au moins pourrait-il lire tranquillement, puisqu’il ne serait importuné par aucun discours… C’était sans compter le lourd sommeil de Balzac, qui se mit très vite à ronfler comme un sonneur ; Abel n’eut pas d’autre choix que de renoncer à sa lecture. L’auteur s’évapora et, avec lui, la dernière chance pour Eugénie Grandet de séduire Abel.<##splitwww##>

À la suite de cette dernière tentative, le Grand Lecteur qu’il était devenu commença à se poser des questions sur l’opportunité de ce service : excepté son voyage avec Pagnol, les autres n’avaient pas été de franches réussites en termes de satisfaction, pas même d’intérêt littéraire d’ailleurs. Il avait davantage été gêné dans ses lectures qu’enrichi par la présence des auteurs… L’idée était magnifique mais son application ne tenait pas.<##splitmob##>

Son opinion fut malheureusement confortée par ses deux trajets suivants : Abel fut incapable d’apprécier Bonjour Tristesse, littéralement assommé qu’il fut par le monologue ininterrompu et incompréhensible de Sagan, par ailleurs à l’origine d’un accrochage pénible avec le contrôleur qui avait tenté de lui interdire de fumer dans le wagon – Abel eut toutes les peines du monde à calmer les parties en présence et préféra renoncer, une nouvelle fois, à sa lecture. Ce fut pire avec Bukowski, qui ne le laissa pas terminer le premier chapitre de Factotum avant de vomir sur ses genoux. La coupe était pleine. Il décida de rendre sa Carte.<##splitmob##>

Il déchanta lorsqu’il arriva au guichet : le service Grand Lecteur était en maintenance pour améliorations, on ne pouvait rien modifier en l’état actuel des choses et, en tout état de cause, Abel ne pouvait pas se désabonner maintenant. On prit ses coordonnées et on promit de le rappeler dès que les techniciens auraient réglé le problème.

Abel dut alors se résoudre à choisir ses lectures avec un discernement qui ôtait tout sens à son plaisir : il ne lisait plus ce qui lui faisait envie mais ce qui lui promettait un moment de calme. Ainsi acheta-t-il, pour patienter, la biographie d’Helen Keller et les derniers écrits de Thomas Pynchon ainsi que de J.D. Salinger, agoraphobes certifiés qui ne vinrent pas le perturber. Pour autant, Abel bouillait intérieurement de ne plus pouvoir s’adonner à sa passion en toute liberté – la lecture ne souffre aucun calcul et a besoin de spontanéité ! <##splitmob##><##splitwww##>

Il regrettait amèrement cette impulsion qui l’avait conduit à dénaturer sa façon de lire et se reprochait a posteriori l’orgueil qui l’avait conduit à souhaiter un « plus » qui n’en était finalement pas un : avait-il besoin de Tolstoï en personne pour apprécier Guerre et Paix ? Lui fallait-il aussi être accompagné d’une cavalerie cosaque pour le goûter davantage ? Et pourquoi ne pas réclamer encore que l’on portât la température du wagon à moins vingt degrés ?

Le mieux avait tout l’air d’être l’ennemi du bien ! Non, rien de tout cela n’était nécessaire : le lecteur passionné n’a nul besoin d’un contexte, encore moins d’un accompagnement, pour savourer son livre – Abel le savait bien et, depuis toujours, lui qui pourtant s’était laissé prendre aux attraits de la nouveauté et de ce qu’il croyait être un privilège.<##splitmob##>

Il eut tout loisir de se repentir de cette déraisonnable initiative, puisque la Carte fut visiblement efficace plusieurs semaines encore après sa réclamation. Et puis un jour, alors qu’il s’était préparé, avec philosophie – et avec une boîte de boules Quies en poche – à courir le risque de faire connaissance avec Marcel Aymé dont il voulait absolument lire La jument verte, il fut agréablement surpris : personne ne vint s’asseoir à ses côtés ! Pourtant, Aymé était un auteur reconnu, que l’on n’avait jamais dit ni muet, ni misanthrope et qui n’avait guère de raison de ne pas s’être présenté à l’appel de son nom… <##splitmob##>

Abel apprécia à sa juste valeur sa lecture en silence et en solitaire, et réitéra bientôt l’expérience avec une œuvre de Modiano, qui n’avait même pas l’excuse, lui, d’être mort pour ne pas apparaître aussitôt. Abel dut se rendre à l’évidence : sa Carte ne fonctionnait plus. Le service avait enfin été coupé ! <##splitwww##>

C’est avec soulagement qu’il comprit qu’il pourrait de nouveau s’adonner à sa passion en toute quiétude, et il décida de fêter l’événement en se rendant directement, au sortir de la gare, dans la librairie la plus proche qu’il dévalisa aussi joyeusement qu’un gamin dans une confiserie.

De retour chez lui, il déposa ses achats sur sa table de nuit et, après un dîner rapide, se dévêtit et se mit au lit avec une impatience non feinte. Il tendit la main vers la pile de livres et se saisit du premier qu’il rencontra : Si le grain ne meurt, d’André Gide… Un régal en perspective !<##splitmob##>

Abel n’avait pas parcouru les premières lignes du roman qu’il sentit un souffle dans son cou. Il se tourna vivement sur le côté et sursauta en poussant un cri d’effroi : un homme se tenait là, allongé près de lui, dans son lit ! Un homme aux traits fins, au front haut… Mon Dieu, se pouvait-il que… Oh, non ! Dites-moi que non !!!

L’homme abaissa ses petites lunettes rondes sur son nez et annonça à Abel d’une voix réjouie : « Monsieur Pipot, félicitations ! Vous avez été sélectionné pour être le premier testeur du nouveau service Grand Lecteur : la SNCF est fière de vous le proposer maintenant… à domicile ! »

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  • Rédigé par boui - 01/07/2013 12:41:53

    J’adore l’idée d’être accompagné par l’auteur dans ma lecture !

Cette nouvelle fait partie d’un recueil papier que l’on peut acheter sur le site (commander dans la barre d’action) ou au format électronique sur la Fnac ou Amazon (Et dans ses veines coulait la sève).

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Le hall de la gare était bondé. Cela faisait un moment déjà qu’Abel Pipot tentait, à grand-peine, de se frayer un chemin parmi la foule empressée qui l’entourait, le balançant de droite et de gauche et menaçant à chaque instant de le renverser.

« Quel monde, Grands Dieux ! » murmura-t-il en se dirigeant vers un endroit moins agité, fendant la foule, le chapeau baissé sur son front pour toute dérisoire protection. Il avait pourtant fréquenté déjà bien des gares, et pris bien des trains ! Son métier de représentant de commerce l’y contraignait et il ne se passait pasune semaine sans qu’il se retrouvât à bord d’un rapide ou d’un omnibus, souvent pour plusieurs heures et avec la perspective évidente du trajet retour correspondant.

Cela représentait bien du temps, bien des heures passées seul et Abel aurait souffert de cette fuite permanente si elle n’avait pas présenté un avantage certain : celui de lui permettre de lire, encore et toujours, tant et plus.<##splitmob##>

Car Abel était un fin lecteur. Un bibliomane, un gourmand littéraire. Rien ne le réjouissait plus que l’idée d’une heure à venir en solitaire : chaque instant volé à ses obligations professionnelles était pour lui le régal annoncé d’une plongée en apnée dans quelque nouveau livre.

Chaque déplacement lui était une occasion d’emporter, puis de découvrir, enfin de savourer, un nouvel ouvrage parmi ceux qui composaient sa pile à lire, édifice fragile qui se constituait sur sa table de nuit à mesure de ses achats compulsifs. <##splitmob##><##splitwww##>

Cela faisait plus de vingt ans qu’il représentait, vingt ans qu’il parcourait la France en tous sens et vingt ans qu’il s’adonnait à la lecture, sitôt la porte du wagon refermée ; le sifflet du chef de gare était le signal attendu avec gourmandise de l’ouverture d’un livre.

Ainsi conciliait-il harmonieusement sa passion littéraire avec les contraintes horaires de ses déplacements : plus il roulait, plus il pouvait lire. Le monde était finalement bien fait.

Ce jour-là, pourtant, le plaisir annoncé de la découverte d’un Tolstoï qu’il n’avait pas encore lu avait cédé la place à un énervement certain pour Abel : cette gare-ci, il ne la connaissait pas. Les hasards de son métier ne l’y avaient encore jamais mené et il pestait contre lui-même de se sentir égaré dans un endroit qu’il était censé maîtriser – toutes les gares ne se ressemblent-elles pas ? <##splitmob##>

Apparemment non ; toujours est-il que celle-ci devait accueillir ce jour-là une foule de congressistes ou un rassemblement de manifestants si l’on en jugeait par la densité de la foule qui s’y pressait. Abel désespérait d’atteindre le panneau central qui lui indiquerait le numéro du quai à rejoindre pour trouver son train, bringuebalé qu’il était par la cohue qui se bousculait autour de lui.

C’est bien malgré lui qu’il se trouva propulsé face à une porte de verre dépoli. Une salle d’attente ? Ce serait toujours mieux qu’un hall bondé pour reprendre son souffle et faire le point sur sa situation avant de repartir affronter l’extérieur.

Il poussa la porte qui s’ouvrit dans un chuintement feutré et se referma aussitôt derrière lui. Visiblement, personne n’avait profité de son geste pour s’engouffrer à sa suite dans la pièce et il se félicita de pouvoir goûter enfin quelques instants de calme.<##splitwww##> <##splitmob##><##splitpay##>

Il parcourut la pièce du regard : la tranquillité attendue ne serait que relative, la salle d’attente – car il semblait bien que c’en fût une – étant loin d’être déserte. Les bancs recouverts de moleskine qui garnissaient les quatre murs ainsi que l’espace central étaient occupés dans leur quasi-totalité par des voyageurs, qui ne semblèrent pas remarquer<##splitmob##> sa présence. Abel salua donc poliment, mais inutilement, l’assemblée avant d’aller se glisser au fond d’une banquette, entre deux messieurs impassibles.

Il déposa sa serviette et sa mallette par terre, ôta ses gants et son chapeau, et s’offrit le luxe d’un court répit avant de reconsidérer sa situation et, tout d’abord, de tenter de comprendre où il avait bien pu atterrir. Il parcourut la pièce et ses occupants d’un regard circulaire et curieux, et fut bientôt étonné de constater qu’aucun d’entre eux ne semblait posséder de bagage, bien que tous, pardessus boutonnés, parapluies ou cannes à la main, eussent l’air fin prêts pour un départ immédiat.<##splitmob##>

Abel se tourna vers son voisin de droite : « Excusez-moi… Nous sommes bien dans une salle d’attente ?
— Une salle d’attente ? Oui, sans aucun doute, Monsieur.
— Et… savez-vous où se trouve le panneau de départ des trains ?
— Je crains de ne pouvoir vous aider : ici, on nous appelle au dernier moment, vous savez.
— On vous appelle… ?
— Eh bien, oui, voyons. C’est le principe du service.
— Le principe du service ? »<##splitmob##>

Abel ne comprenait rien à cette discussion et à l’ambiance étrange qui régnait dans cette assemblée. À y regarder de plus près, il réalisait même que son interlocuteur avait de faux airs de Guy de Maupassant. « Mon pauvre Abel, tu lis trop ! » se sermonna-t-il in petto.<##splitwww##> Et pourtant, quelle ressemblance frappante… Cette moustache fournie, ce regard noir, ce cheveu ondulé, coiffé avec soin et, jusqu’au costume : l’homme eût pu jouer le rôle à la perfection !

« On demande Victor Hugo, quai 5, pour Les Misérables ! Victor Hugo, s’il vous plaît ! »<##splitmob##>

Une voix féminine venait de retentir, issue d’un haut-parleur accroché dans un coin du plafond. De l’autre côté de la pièce, un homme d’un certain âge se leva, rajusta la chaîne de sa montre dans la poche de son gilet, salua ses voisins et sortit, la canne à la main.

Abel resta bouche bée. L’homme était, trait pour trait, le sosie de Victor Hugo. Cette corpulence, cette barbe blanche, ce regard aiguisé ! Mais il avait vu suffisamment de portraits de l’artiste pour être sûr de ne pas se tromper : ce n’était pas un sosie. C’était Victor Hugo en personne qu’il venait de voir répondre à l’appel ! Comment diable cela pouvait-il être possible, en plein vingtième siècle ?<##splitmob##>

Abel ferma les yeux un instant afin de reprendre ses esprits en même temps que, il l’espérait, contact avec la réalité. Mais quand il les rouvrit, rien n’avait changé. Pire, il ne put que se rendre à l’évidence : où que portât son regard, il croisait un visage connu… ce front dégarni, ce regard sombre, cette lavallière, c’était Baudelaire… ce profil lippu, cette chevelure dense et ce teint bronzé, c’était Dumas… et cette belle femme brune, joliment chapeautée, qui parlait fort, n’était-ce pas Colette ?

Mais où diable se trouvait-il donc ? Il rassembla ses forces afin de lutter contre l’évanouissement qui le menaçait, puis parvint à se contrôler. Tentant de ne rien laisser paraître de son trouble, il s’adressa à nouveau à son voisin – Mon Dieu, Abel, tu es en train de discuter avec Maupassant ! – de la façon la plus naturelle qu’il réussit à se composer : « Et… Vous-même, vous partez bientôt ?<##splitmob##>

— Oh ! Je n’en sais rien.<##splitwww##> J’ai la chance d’être souvent appelé – ce n’est pas le cas de tout le monde ici », ajouta-t-il, baissant la voix et désignant du menton un homme qui somnolait au fond de la salle, le menton affaissé sur le torse.

Abel crut reconnaître, sous sa perruque bouclée et dans son habit de velours, Jean de La Bruyère, à moins que ce ne fût La Fontaine ?

L’homme poursuivit : « Mon dernier voyage m’a conduit jusqu’à Venise avec une charmante professeure de lettres : un enchantement ! Mais j’ignore qui sera le prochain à me convoquer…
— Vous… convoquer ? »<##splitmob##>

Abel tentait de comprendre la situation dans laquelle se trouvait son voisin, sans que cela parût étonner ce dernier le moins du monde et d’appréhender la raison d’être de cette salle d’attente visiblement très particulière.

« Par un Grand Lecteur, voyons !
— Un… Grand Lecteur ?
— Mais oui ! Ne me dites pas que vous n’avez jamais entendu parler de la Carte Grand Lecteur de la SNCF ? »

Abel resta muet quelques instants, le temps qu’une nouvelle annonce envahisse la salle : « Ernest Hemingway pour Le vieil homme et la mer, quai 22, s’il vous plaît ! Ernest Hemingway ! »<##splitmob##>

Un homme en col roulé, une bouteille à la main, se leva, la moue boudeuse, grognant à voix basse : « Je parie que c’est encore pour un gosse… Shit ! »

Maupassant – car c’était bien lui, Abel n’en doutait plus maintenant – détourna la tête, l’air dégouté, au passage d’un Hemingway titubant,<##splitwww##> fit un geste de la main censé créer un courant d’air devant son nez et reprit : « Je vois : vous ne connaissez pas le service Grand Lecteur. Rien de plus normal, ceci dit : il s’agit d’une offre encore très confidentielle, que la SNCF teste à petite échelle avant de la généraliser. <##splitmob##>

Elle s’adresse aux usagers amateurs de littérature : la Carte leur offre le privilège de voyager en compagnie des plus grands auteurs, pour autant que ceux-ci fassent partie de la sélection… mais la SNCF a bien fait les choses : tous les grands écrivains français ou traduits ont accepté cette chance inouïe… Imaginez ! Nous étions morts et enterrés, nous errions sans but dans les limbes et nous voici sollicités à nouveau pour accompagner nos œuvres ! Quelle reconnaissance ! Croyez bien que nul d’entre nous, qu’il revienne d’une fosse commune ou du Panthéon, n’a refusé de participer à ce concept formidablement révolutionnaire ! »

Abel était abasourdi. Une heure auparavant, il arpentait les couloirs d’une gare inconnue et voilà qu’il découvrait quelque chose qu’il n’aurait même jamais imaginé !<##splitmob##>

Tout à sa stupeur, il ne dut pas entendre l’appel qui fut fait mais qui devait concerner Maupassant, car celui-ci se leva, s’inclina, chapeau à la main, devant Abel et lui glissa avant de s’éloigner : « La Carte Grand Lecteur ! N’oubliez pas… Demandez-la de ma part ! »

Il fallut dix bonnes minutes à Abel avant de se décider à quitter cet endroit décidément incroyable. Il assista à une conversation à mi-voix entre Sartre et Camus – peut-être étaient-ce davantage les prémices d’un conflit car le ton montait –, au réveil en sursaut de Proust qui visiblement ne s’était pas couché de bonne heure la veille et à des retrouvailles empressées entre George Sand et Musset, qu’il surprit en train d’échanger des messages manuscrits que chacun fourra dans sa poche.<##splitwww##><##splitmob##>

Dès le lendemain il prenait sa Carte Grand Lecteur auprès du service Abonnements de la Gare de Lyon ; il n’osa pas mentionner qu’il était envoyé par Maupassant et, pour autant, le préposé ne sembla montrer aucun étonnement lorsque Abel fit sa demande – il s’était, bien sûr, attendu à ce qu’on lui rie au nez mais la Carte Grand Lecteur existait bel et bien, puisqu’il la tenait entre ses mains…

Il réalisa qu’il ne savait pas bien en quoi consistaient les services proposés aux adhérents : tout à son étonnement, il n’avait pas pris le temps de se le faire préciser dans la salle d’attente et n’avait pas voulu paraître naïf au guichet, préférant se faire passer pour un habitué en demande de renouvellement. C’est avec une impatience presque enfantine qu’il se prépara pour le premier voyage qu’il effectuerait avec sa carte.<##splitmob##>

Abel avait rendez-vous chez un client à Marseille, aussi décida-t-il d’accompagner son trajet par une lecture appropriée : il choisit Le Temps des secrets, de Pagnol, dont il avait différé jusque-là la lecture. Il n’aurait pu souhaiter une occasion plus rêvée que ce baptême de Grand Lecteur pour ce livre !

Il avait choisi une place en première classe, comme à son habitude ; ainsi le risque serait-il moindre d’être importuné par un voisin de banquette – il avait cette chance la plupart du temps.<##splitmob##>

Le sifflet du chef de gare se fit entendre, et le train s’ébranla. Jusque-là, rien ne s’était passé. Abel déboutonna son veston, se cala au fond de son siège et ouvrit Le Temps des secrets à la première page. Il sursauta en réalisant soudain que le siège voisin était occupé, alors qu’il n’avait vu personne s’y installer : était-il donc possible que… ? Mais oui ! C’était lui ! <##splitwww##>C’était Marcel Pagnol en personne qui s’était matérialisé là, à ses côtés et qui lui souriait avec une politesse toute naturelle !

« Alors comme ça, Le Temps des secrets ? demanda-t-il à Abel qui reprenait ses esprits. Hmm, bon choix, ma foi… Moins bon que mes deux premiers, mais on fait ce qu’on peut, allez… »<##splitmob##>

L’homme avait le regard doux et acéré à la fois, et il émanait de sa personne une discrétion chaleureuse qui acheva de conquérir Abel quand il tira de sous son siège une bouteille et deux verres : « J’ai pensé que pour votre premier voyage avec la Carte, vous apprécieriez… Goûtez-moi donc ce petit rosé des collines ! »

Il tendit un verre à Abel, le remplit puis s’en versa un, et proposa : « On trinque ? Allez, à la nôtre ! »<##splitmob##>

Le reste du voyage fut un rêve éveillé pour Abel. Pagnol avait remballé son apéritif et déclaré qu’il était maintenant temps pour la lecture, faisant preuve d’une discrétion parfaite pendant que son voisin dégustait son œuvre, une page après l’autre. Mais Abel était trop heureux de cette compagnie incroyable pour ne pas en profiter ; aussi, à la fin de chaque chapitre, interrogeait-il Marcel sur les circonstances de l’écriture de telle ou telle scène, sur son inspiration ou sur la façon dont il ressentait le récit.

L’auteur répondait, avec toute la passion d’un écrivain, aux questions du lecteur qui découvrait pour la première fois une œuvre sous un jour multiple et infiniment riche de sens.

Arrivé à Marseille, Abel referma son livre, après avoir remercié l’écrivain avec effusion. <##splitwww##>Celui-ci disparut dans un souffle, comme il était apparu. Abel aurait pu croire à une illusion s’il n’avait entre les mains sa Carte – et sur la langue le goût du rosé offert avec tant de gentillesse.<##splitmob##>

Renouveler l’expérience lui parut, plus qu’une envie, une nécessité. Il jubilait à la pensée de ces rencontres qu’il allait faire, de ces personnages qu’il allait découvrir en chair et en os après les avoir tant aimés sur papier ! Il tenta de dresser mentalement une liste de tous ceux qu’il avait envie de relire, additionnée de ceux qu’il comptait découvrir, mais il ne sut bientôt plus où donner de la tête ; il décida de s’en remettre au hasard et de laisser le sort lui indiquer qui serait le prochain auteur qu’il emmènerait en voyage. C’est donc un bandeau sur les yeux que, de retour chez lui, il extirpa de sa bibliothèque personnelle un exemplaire des Paroles de Prévert… de la poésie ? Pourquoi pas ?

Le trajet avec le poète fut court : un Lyon-Annecy de deux heures, qui laissa Abel quelque peu dépité malgré son enthousiasme<##splitmob##> à l’idée de discuter vers et rimes avec un virtuose de la plume… Prévert s’avéra en effet beaucoup plus loquace que Pagnol et, après une mise en bouche alléchante sous la forme d’une conversation générale sur la prose du vingtième siècle – qui passionna Abel –, le poète entama un inventaire qui ne tarda pas à se révéler très crispant.

Prévert chuchotait, certes, mais il chuchota sans interruption jusqu’à l’arrivée en gare d’Annecy : "Un contrôleur, une famille en vacances, un pylône électrique, une petite fille qui pleure… et un raton-laveur…

Un champ de tournesols, une vieille dame qui tricote, mon voisin qui soupire… et deux ratons-laveurs…"<##splitmob##><##splitwww##>

Abel ne put se résoudre à mettre fin au monologue en refermant son livre, tant il mesurait la chance qu’il avait de voyager en compagnie de son écrivain fétiche, mais dans le même temps se sentit frustré et déçu par l’expérience dont il s’était fait une joie. Tant pis ! Il remettrait Paroles en place et espérerait un prochain voyage plus agréable.

Plus calme, le voyage suivant le fut. Plus agréable, Abel n’en dirait pas tant. C’est Balzac que sa main était allée trouver au fond d’un rayonnage, en l’occurrence Eugénie Grandet – lu au collège et qu’un peu de dépoussiérage éclairé rendrait certainement passionnant.<##splitmob##>

Abel imaginait Balzac tel qu’il lui apparut : moustache tombante et double menton, le grand écrivain n’apparut pas dans toute sa splendeur ; c’est au contraire un compagnon peu présentable qui se matérialisa aux côtés d’Abel lorsqu’il ouvrit Eugénie Grandet. Dans une robe de chambre de velours moutarde dont la ceinture serrait son ventre proéminent, Balzac ne ressemblait à rien de plus qu’un dormeur que l’on aurait malencontreusement dérangé pendant sa sieste. <##splitmob##>

La conversation qu’Abel tenta d’amorcer fut abrégée par un bâillement éloquent, puis l’écrivain s’affaissa sur son siège, fermant ostensiblement les yeux. Abel n’aurait pas droit, cette fois, à la moindre miette d’explication ou de commentaire sur l’œuvre qu’il avait pensé redécouvrir aux lumières de son auteur. Qu’à cela ne tienne ! Au moins pourrait-il lire tranquillement, puisqu’il ne serait importuné par aucun discours… C’était sans compter le lourd sommeil de Balzac, qui se mit très vite à ronfler comme un sonneur ; Abel n’eut pas d’autre choix que de renoncer à sa lecture. L’auteur s’évapora et, avec lui, la dernière chance pour Eugénie Grandet de séduire Abel.<##splitwww##>

À la suite de cette dernière tentative, le Grand Lecteur qu’il était devenu commença à se poser des questions sur l’opportunité de ce service : excepté son voyage avec Pagnol, les autres n’avaient pas été de franches réussites en termes de satisfaction, pas même d’intérêt littéraire d’ailleurs. Il avait davantage été gêné dans ses lectures qu’enrichi par la présence des auteurs… L’idée était magnifique mais son application ne tenait pas.<##splitmob##>

Son opinion fut malheureusement confortée par ses deux trajets suivants : Abel fut incapable d’apprécier Bonjour Tristesse, littéralement assommé qu’il fut par le monologue ininterrompu et incompréhensible de Sagan, par ailleurs à l’origine d’un accrochage pénible avec le contrôleur qui avait tenté de lui interdire de fumer dans le wagon – Abel eut toutes les peines du monde à calmer les parties en présence et préféra renoncer, une nouvelle fois, à sa lecture. Ce fut pire avec Bukowski, qui ne le laissa pas terminer le premier chapitre de Factotum avant de vomir sur ses genoux. La coupe était pleine. Il décida de rendre sa Carte.<##splitmob##>

Il déchanta lorsqu’il arriva au guichet : le service Grand Lecteur était en maintenance pour améliorations, on ne pouvait rien modifier en l’état actuel des choses et, en tout état de cause, Abel ne pouvait pas se désabonner maintenant. On prit ses coordonnées et on promit de le rappeler dès que les techniciens auraient réglé le problème.

Abel dut alors se résoudre à choisir ses lectures avec un discernement qui ôtait tout sens à son plaisir : il ne lisait plus ce qui lui faisait envie mais ce qui lui promettait un moment de calme. Ainsi acheta-t-il, pour patienter, la biographie d’Helen Keller et les derniers écrits de Thomas Pynchon ainsi que de J.D. Salinger, agoraphobes certifiés qui ne vinrent pas le perturber. Pour autant, Abel bouillait intérieurement de ne plus pouvoir s’adonner à sa passion en toute liberté – la lecture ne souffre aucun calcul et a besoin de spontanéité ! <##splitmob##><##splitwww##>

Il regrettait amèrement cette impulsion qui l’avait conduit à dénaturer sa façon de lire et se reprochait a posteriori l’orgueil qui l’avait conduit à souhaiter un « plus » qui n’en était finalement pas un : avait-il besoin de Tolstoï en personne pour apprécier Guerre et Paix ? Lui fallait-il aussi être accompagné d’une cavalerie cosaque pour le goûter davantage ? Et pourquoi ne pas réclamer encore que l’on portât la température du wagon à moins vingt degrés ?

Le mieux avait tout l’air d’être l’ennemi du bien ! Non, rien de tout cela n’était nécessaire : le lecteur passionné n’a nul besoin d’un contexte, encore moins d’un accompagnement, pour savourer son livre – Abel le savait bien et, depuis toujours, lui qui pourtant s’était laissé prendre aux attraits de la nouveauté et de ce qu’il croyait être un privilège.<##splitmob##>

Il eut tout loisir de se repentir de cette déraisonnable initiative, puisque la Carte fut visiblement efficace plusieurs semaines encore après sa réclamation. Et puis un jour, alors qu’il s’était préparé, avec philosophie – et avec une boîte de boules Quies en poche – à courir le risque de faire connaissance avec Marcel Aymé dont il voulait absolument lire La jument verte, il fut agréablement surpris : personne ne vint s’asseoir à ses côtés ! Pourtant, Aymé était un auteur reconnu, que l’on n’avait jamais dit ni muet, ni misanthrope et qui n’avait guère de raison de ne pas s’être présenté à l’appel de son nom… <##splitmob##>

Abel apprécia à sa juste valeur sa lecture en silence et en solitaire, et réitéra bientôt l’expérience avec une œuvre de Modiano, qui n’avait même pas l’excuse, lui, d’être mort pour ne pas apparaître aussitôt. Abel dut se rendre à l’évidence : sa Carte ne fonctionnait plus. Le service avait enfin été coupé ! <##splitwww##>

C’est avec soulagement qu’il comprit qu’il pourrait de nouveau s’adonner à sa passion en toute quiétude, et il décida de fêter l’événement en se rendant directement, au sortir de la gare, dans la librairie la plus proche qu’il dévalisa aussi joyeusement qu’un gamin dans une confiserie.

De retour chez lui, il déposa ses achats sur sa table de nuit et, après un dîner rapide, se dévêtit et se mit au lit avec une impatience non feinte. Il tendit la main vers la pile de livres et se saisit du premier qu’il rencontra : Si le grain ne meurt, d’André Gide… Un régal en perspective !<##splitmob##>

Abel n’avait pas parcouru les premières lignes du roman qu’il sentit un souffle dans son cou. Il se tourna vivement sur le côté et sursauta en poussant un cri d’effroi : un homme se tenait là, allongé près de lui, dans son lit ! Un homme aux traits fins, au front haut… Mon Dieu, se pouvait-il que… Oh, non ! Dites-moi que non !!!

L’homme abaissa ses petites lunettes rondes sur son nez et annonça à Abel d’une voix réjouie : « Monsieur Pipot, félicitations ! Vous avez été sélectionné pour être le premier testeur du nouveau service Grand Lecteur : la SNCF est fière de vous le proposer maintenant… à domicile ! »

— 
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