De si beaux yeux de Samir Bendahmane

L’inspecteur Omar tentait tant bien que mal de comprendre ce que lui disaient ces hommes et ces femmes. Leurs propos étaient incompréhensibles. Tour à tour, ils gémissaient, puis ils hurlaient d’une douleur incommensurable, douleur malsaine et terrifiante. Pourquoi une chose aussi horrible s’était-elle abattue sur cette famille sans histoire ? Aujourd’hui pourtant devait être un jour de fête, c’était avant le drame. Lui, qui pensait avoir tout vu dans sa fichue carrière, frissonnait d’horreur à la vue de ce trou béant.

L’homme avait dressé la table avec beaucoup d’attention. La nappe était d’un blanc immaculé. Les couverts d’un gris tranchant et métallique étaient neufs. Il alluma le chandelier.
— Voilà, c’est parfait ! Tu sais, je nous fais un plat digne des plus grands restaurants parisiens. 
Il continua :
— Aujourd’hui est un jour spécial, c’est le plus beau jour de notre vie.
Il arrangea les chaises, puis lança :
— Tu m’excuseras, je vais voir si c’est prêt !
L’homme s’en alla vers la cuisine en fredonnant un air inconnu. Le couloir et la cuisine étaient plongés dans une pénombre obscure. La pièce était sombre. En fait, toute la maison était plongée dans les ténèbres.

La voiture de police se dirigeait vers la ville, direction le commissariat central. Ses quatre occupants étaient tous silencieux, plongés dans leurs pensées. Les consignes étaient simples : régler cette sordide affaire au plus vite, avant qu’elle s’ébruite. Peine perdue, pensa l’inspecteur, surtout dans une petite ville comme Tlemcen où tout se savait très vite. Pourtant, le grand patron y tenait. Il s’était déplacé en personne, fortement ébranlé et choqué par ce qu’il avait vu et entendu. Il n’arrivait pas à croire que cela puisse arriver dans sa ville, Tlemcen la prestigieuse, Tlemcen l’éternelle.
— Réglez cette affaire au plus vite ou des têtes tomberont… La vôtre en l’occurrence, avait-il dit.<##splitwww##> L’inspecteur Omar était resté silencieux. Il savait la menace réelle, lui qui était responsable de huit personnes, sa femme, ses quatre enfants et ses deux parents. Un seul salaire pour s’occuper de tout ce monde. Il serra fort le poing et tapa contre la vitre un coup violent qui faillit la faire exploser, ce qui réveilla les trois autres. S’adressant à son adjudant, il dit :
— Relisez-moi la phrase écrite sur le marbre.
L’adjudant sortit son carnet et se mit à lire :
« Mais des êtres de malheur, en robes de deuil,
Ont assailli la haute autorité du monarque.
— Ah ! pleurons ! car jamais l’aube d’un lendemain
Ne brillera sur lui, le désolé ! —
Et, tout autour de sa demeure, la gloire
Qui s’empourprait et florissait,
N’est plus qu’une histoire, souvenir ténébreux
Des vieux âges défunts. »

L’inspecteur tressaillit encore une fois à l’écoute de cette lugubre et étrange poésie. Ils étaient arrivés au commissariat central.

— Et voilà ! Dinde rôtie sur son lit de champignons, tout cela agrémenté de pommes de terre dorées au four. Je t’avais dit que j’étais un chef gastronomique !
L’homme posa le plat.
— Tu prendras bien un petit jus d’orange avant le repas. Il fait si chaud aujourd’hui, le soleil inonde la chambre. Cela fait du bien. Tu te rappelles les balades que l’on faisait ensemble après le lycée ?
Il regarda son verre.
— C’était les plus beaux moments de ma vie ! dit-il avec désespoir.
L’homme se retourna violemment, le regard fou, dirigé vers la commode qui se trouvait derrière eux.
— Laissez-nous tranquilles, vous entendez ! Arrêtez de nous regarder ! Allez-vous-en !
La pièce était pourtant désespérément vide, mais l’homme continua :
— Je sais tout ça. Me prenez-vous pour un imbécile ?
Puis reprenant la conversation avec la personne qui lui faisait face :<##splitwww##><##splitmob##><##splitpay##>— Tu es tellement belle, ma chérie. Tu es ravissante et ce caftan te sied à ravir ! Non ! Il est hors de question. Pas maintenant. Nous devons dîner d’abord, n’est-ce pas ma chérie ?
Il lui tendit le plat.
— Voilà mon amour, bon appétit !
Puis il se servit à son tour, il s’assit et se mit à découper délicatement la nourriture.
— J’ai tant attendu cet instant, je ne peux imaginer ma vie sans toi. Pourtant la dernière fois, tu m’as fait une sacrée frayeur !
Il regarda devant lui.
— Comment trouves-tu mes champignons ? Goûteux n’est-ce pas ? J’ai une surprise pour toi tout à l’heure. 
Il se mit à rire.
— Non, non, non, je ne te le dirai pas, n’insiste pas ! D’accord, je te donne un indice, c’est dans notre chambre.
La chambre se trouvait derrière le grand salon, elle était décorée de bougies allumées, le sanctuaire était sublime.

L’inspecteur venait de finir son deuxième paquet de cigarettes de la journée. Sur le bureau, un café froid. Un chaos indescriptible régnait au commissariat central depuis que d’étranges affaires d’homicides avaient frappé la ville. Une jeune étudiante, en apparence tranquille, s’était transformée en tueuse sanguinaire. Un jeune homme avait été retrouvé nu dans un hammam, vidé de son sang et son frère déambulant dans la ville à moitié fou. Et ce pauvre gars, entre la vie et la mort, sorti in extremis de sa voiture… Mais que se passait-il donc ? On frappa à la porte.
— Oui ? Entrez.
C’était l’adjudant Raouf.
— Tu as les photos ?
— Oui, inspecteur ! 
L’inspecteur sortit les lunettes de sa poche.
— Voyons voir !
Il regarda attentivement l’album photo, il y en avait une centaine.
— Ce sont celles de la disparue ?
— Oui chef, c’est la famille qui me les a données ! dit l’adjudant mal à l’aise.
— Comment vont-ils ?
— La mère de la jeune fille n’a pas cessé de pleurer, pauvre femme. J’ai peur pour sa santé mentale.<##splitmob##><##splitwww##>L’inspecteur regarda son collègue, puis se mit à feuilleter l’album. Certaines photos étaient en noir et blanc, d’autres en couleur. Des visages inconnus, mais toujours souriants, entouraient la disparue. Arrivé à la fin de l’album, il vit la jeune fille accompagnée d’un beau jeune homme tout de blanc vêtu.
— C’est qui celui-là ?
L’adjudant se pencha.
— C’est l’homme avec qui elle devait se marier !
L’inspecteur tiqua.
— Coup dur. Comment s’appelle-t-il ?
L’adjudant lui donna le nom et le prénom.
— Ça ne me dit rien. Nous n’avons pas sa déposition ?
— C’est-à-dire que…
— C’est-à-dire que quoi Raouf ? 
— Il nous a semblé qu’il n’était pas nécessaire de l’interroger, après tout ce qu’il vient de vivre.
— Vous avez son adresse ? vociféra l’inspecteur furieux.
— Non, inspecteur, par contre, nous avons celle de ses parents.
L’inspecteur se leva d’un seul coup.
— On y va, et plus vite que ça !

Une heure plus tard.
— Je comprends, monsieur ! Vous pourriez me dire où se trouve votre fils ? demanda l’inspecteur Omar.
Le vieil homme, qui semblait n’avoir pas dormi depuis une éternité, lui répondit :
— Je ne saurai vous dire, inspecteur. Mon fils n’est plus le même depuis ce jour funeste.
— Comment ça ? rétorqua l’adjudant.
Le vieil homme les yeux pleins de larmes se mit à raconter son histoire.
L’inspecteur sentit grandir en lui un malaise.
— Où se trouve-t-il maintenant ?
— Je ne sais pas. Il n’a pas passé la nuit ici.
— Pouvons-nous voir sa chambre ? interrogea l’inspecteur Omar.
Les trois hommes montèrent à l’étage. Une fois dans la chambre, les deux policiers furent frappés par l’obscurité de la pièce.
— Il a fait ça il y a trois jours. Il a peint tout en noir, dit le vieil homme gêné.
Des dizaines de dessins d’yeux de toutes tailles tapissaient les murs de la chambre.
— Besmallah rahman rahim, lança l’adjudant.<##splitwww##> L’inspecteur Omar qui observait chaque détail de la pièce demanda :
— Vous avez une autre maison, monsieur ?
— Oui, elle est à deux rues de là. Nous sommes en train de la vendre.
Un livre était posé sur le lit, ouvert et tourné à l’envers, comme pour marquer une page. L’inspecteur le saisit.
— Edgar Allan Poe ! Je ne connais pas.
Puis il se mit à lire, son visage se décomposa à mesure qu’il lisait.
— Raouf, c’est notre homme. Il faut faire vite, avant qu’il soit trop tard.
Il se mit à hurler des ordres, tant sa terreur était grande.
— Emmenez-nous dans la maison vite. Il faut faire vite !
Il jeta le livre et sortit en courant de la chambre.
Sur la page du livre ouvert était écrit :
« Mais des êtres de malheur, en robes de deuil,
Ont assailli la haute autorité du monarque.
— Ah ! pleurons ! car jamais l’aube d’un lendemain
Ne brillera sur lui, le désolé ! —
Et, tout autour de sa demeure, la gloire
Qui s’empourprait et florissait,
N’est plus qu’une histoire, souvenir ténébreux
Des vieux âges défunts.
Et maintenant les voyageurs, dans cette vallée,
À travers les fenêtres rougeâtres, voient 
De vastes formes qui se meuvent fantastiquement 
Au son d’une musique discordante ;
Pendant que, comme une rivière rapide et lugubre,
À travers la porte pâle,
Une hideuse multitude se rue éternellement,
Qui va éclatant de rire — ne pouvant plus sourire. »

— Voilà, ma chérie, c’est très bien. Tu as tout fini ? L’homme se leva, se mit près de cette mystérieuse hôtesse et l’aida à terminer son repas.
— Maintenant que le repas est terminé, je vais nous mettre un peu de musique. J’ai du Farid el Atrach, du Oum Kalthoum ou du Abdel Halim Hafez ! Je sais que c’est ton chanteur préféré, alors va pour Hafez. <##splitwww##> Il se retourna fébrilement vers la commode.
— Cessez de nous regarder comme ça. J’en ai marre à la fin. Laissez-nous tranquilles.
Puis il se dirigea vers son hôtesse, le visage plein de douceur. Il lui prit la main, mais la main retomba mollement alors il la souleva, comme on soulève une poupée de chiffon, puis il se mit à tourner en fredonnant un air.
Du bruit se fit entendre à l’extérieur, des coups de plus en plus forts sur la porte.
— Laissez-nous tranquilles, laissez-nous tranquilles.
Puis regardant la jeune fille, il rajouta : 
— Tout va bien, bien, je te le promets.

Les deux policiers étaient arrivés les premiers sur les lieux. La maison était déserte, barricadée de toutes parts. Ils s’approchèrent du jardin et entendirent la voix d’un jeune homme qui hurlait comme un dément. Ils l’appelèrent, mais en vain. Il ne répondait pas, alors ils s’approchèrent de la porte principale. Les deux hommes se mirent à cogner fort et à l’exhorter à sortir. À peine l’écho des coups donnés sur la porte avait disparu qu’ils entendirent une voix caverneuse leur hurler de partir. C’était comme une plainte, un sanglot, un cri anormal, inhumain…
Le vieil homme arriva enfin, décomposé, essoufflé, inquiet.
— Mon fils, ouvre la porte, je t’en prie.
Il n’eut pour seule réponse que le refrain d’une chanson.
— Il faut défoncer cette porte Raouf, dit l’inspecteur Omar.
Les deux hommes s’exécutèrent. Une volée de coups se mit à pleuvoir sur la vieille porte en bois, des coups d’épaules, des coups de pieds. Enfin elle céda.

— Danse mon amour, danse avec moi. Il tournoyait de plus en plus vite, la jeune fille avait la tête qui dodelinait sur son épaule.

Ils arrivèrent enfin à briser la porte. L’inspecteur Omar fut le premier à entrer, son cœur battait la chamade.<##splitwww##>L’arme à la main, il s’élança dans la pièce principale et ce qu’il vit lui glaça le sang. Les choses allaient de plus en plus vite dans sa tête, cette terrible journée qui défilait dans un flot d’images irrationnelles : la tombe profanée de cette jolie jeune fille, morte accidentellement deux jours plutôt. Elle devait se marier avec le jeune homme.
Ce dernier, pris de démence, se mit à hurler :
— Laissez-nous seuls !
Il serrait frénétiquement et désespérément tout contre son corps le cadavre de sa bien-aimée. L’inspecteur se figea, pétrifié de terreur. Il vit deux petites choses le fixer intensément, deux petites billes sanguinolentes posées sur la commode. C’étaient les yeux de la défunte, et, chose étrange, un regard vide et absent semblait l’accuser.

Et nous voici encore là, figés face à l’agonie lente de la nuit et la douloureuse naissance d’un jour nouveau, cet instant intermédiaire, paradoxal, magique. De ma fenêtre, je vois briller timidement les premiers rayons du soleil, annonciateurs de vie et de renouvellement. Pour moi, ils ne sont que terreurs et incompréhensions, car nul n’est à sa place dans mon monde.
Je n’arrive pas à mettre le mot fin sur mon histoire. Je ne veux pas que tu partes toi qui me lis. Continue à me lire, tu m’infuses la vie. Un jour peut-être, on se retrouvera dans cette ville désormais en ruine.

Des coups à la porte et des appels incessants lui firent taper à la hâte le mot fin sur la page noircie d’encre.

Contrarié, il sortit pour voir. Une dizaine d’hommes de tous âges se tenaient devant son portail, tous avaient une mine effroyable.<##splitwww##>Le plus âgé s’avança.
— Ouvre. Ouvre-nous la porte, on a du monde pour toi !
— Combien y en a-t-il aujourd’hui ? répondit l’homme placide.
— Une cinquantaine, des hommes, des femmes et même des enfants !
Pendant qu’il ouvrait les portes du sérail, il demanda :
— Comment ? 
Le plus âgé répliqua :
— Comme hier, et avant-hier, et les jours d’avants, égorgés, décapités, torturés. Tous victimes de la folie des hommes sanguinaires.
L’homme se rappela ces écrits.
— À ce rythme-là, il n’y aura plus de place dans ce cimetière.
Le plus âgé reprit :
— L’Algérie tout entière est devenue un immense tombeau à ciel ouvert ! 
— Eux sont partis, plus rien ne peut leur arriver, conclut l’homme.
Comment en est-on arrivé là ? Perdu dans ses pensées, le gardien ouvrit le portail du cimetière pour laisser entrer le funeste cortège, il n’avait pas de réponses... Pourquoi, pourquoi ? pensa-t-il.

  • Rédigé par ma-pie - 18/09/2013 17:26:24

    Fort et sensible...

L’inspecteur Omar tentait tant bien que mal de comprendre ce que lui disaient ces hommes et ces femmes. Leurs propos étaient incompréhensibles. Tour à tour, ils gémissaient, puis ils hurlaient d’une douleur incommensurable, douleur malsaine et terrifiante. Pourquoi une chose aussi horrible s’était-elle abattue sur cette famille sans histoire ? Aujourd’hui pourtant devait être un jour de fête, c’était avant le drame. Lui, qui pensait avoir tout vu dans sa fichue carrière, frissonnait d’horreur à la vue de ce trou béant.

L’homme avait dressé la table avec beaucoup d’attention. La nappe était d’un blanc immaculé. Les couverts d’un gris tranchant et métallique étaient neufs. Il alluma le chandelier.
— Voilà, c’est parfait ! Tu sais, je nous fais un plat digne des plus grands restaurants parisiens. 
Il continua :
— Aujourd’hui est un jour spécial, c’est le plus beau jour de notre vie.
Il arrangea les chaises, puis lança :
— Tu m’excuseras, je vais voir si c’est prêt !
L’homme s’en alla vers la cuisine en fredonnant un air inconnu. Le couloir et la cuisine étaient plongés dans une pénombre obscure. La pièce était sombre. En fait, toute la maison était plongée dans les ténèbres.

La voiture de police se dirigeait vers la ville, direction le commissariat central. Ses quatre occupants étaient tous silencieux, plongés dans leurs pensées. Les consignes étaient simples : régler cette sordide affaire au plus vite, avant qu’elle s’ébruite. Peine perdue, pensa l’inspecteur, surtout dans une petite ville comme Tlemcen où tout se savait très vite. Pourtant, le grand patron y tenait. Il s’était déplacé en personne, fortement ébranlé et choqué par ce qu’il avait vu et entendu. Il n’arrivait pas à croire que cela puisse arriver dans sa ville, Tlemcen la prestigieuse, Tlemcen l’éternelle.
— Réglez cette affaire au plus vite ou des têtes tomberont… La vôtre en l’occurrence, avait-il dit.<##splitwww##> L’inspecteur Omar était resté silencieux. Il savait la menace réelle, lui qui était responsable de huit personnes, sa femme, ses quatre enfants et ses deux parents. Un seul salaire pour s’occuper de tout ce monde. Il serra fort le poing et tapa contre la vitre un coup violent qui faillit la faire exploser, ce qui réveilla les trois autres. S’adressant à son adjudant, il dit :
— Relisez-moi la phrase écrite sur le marbre.
L’adjudant sortit son carnet et se mit à lire :
« Mais des êtres de malheur, en robes de deuil,
Ont assailli la haute autorité du monarque.
— Ah ! pleurons ! car jamais l’aube d’un lendemain
Ne brillera sur lui, le désolé ! —
Et, tout autour de sa demeure, la gloire
Qui s’empourprait et florissait,
N’est plus qu’une histoire, souvenir ténébreux
Des vieux âges défunts. »

L’inspecteur tressaillit encore une fois à l’écoute de cette lugubre et étrange poésie. Ils étaient arrivés au commissariat central.

— Et voilà ! Dinde rôtie sur son lit de champignons, tout cela agrémenté de pommes de terre dorées au four. Je t’avais dit que j’étais un chef gastronomique !
L’homme posa le plat.
— Tu prendras bien un petit jus d’orange avant le repas. Il fait si chaud aujourd’hui, le soleil inonde la chambre. Cela fait du bien. Tu te rappelles les balades que l’on faisait ensemble après le lycée ?
Il regarda son verre.
— C’était les plus beaux moments de ma vie ! dit-il avec désespoir.
L’homme se retourna violemment, le regard fou, dirigé vers la commode qui se trouvait derrière eux.
— Laissez-nous tranquilles, vous entendez ! Arrêtez de nous regarder ! Allez-vous-en !
La pièce était pourtant désespérément vide, mais l’homme continua :
— Je sais tout ça. Me prenez-vous pour un imbécile ?
Puis reprenant la conversation avec la personne qui lui faisait face :<##splitwww##><##splitmob##><##splitpay##>— Tu es tellement belle, ma chérie. Tu es ravissante et ce caftan te sied à ravir ! Non ! Il est hors de question. Pas maintenant. Nous devons dîner d’abord, n’est-ce pas ma chérie ?
Il lui tendit le plat.
— Voilà mon amour, bon appétit !
Puis il se servit à son tour, il s’assit et se mit à découper délicatement la nourriture.
— J’ai tant attendu cet instant, je ne peux imaginer ma vie sans toi. Pourtant la dernière fois, tu m’as fait une sacrée frayeur !
Il regarda devant lui.
— Comment trouves-tu mes champignons ? Goûteux n’est-ce pas ? J’ai une surprise pour toi tout à l’heure. 
Il se mit à rire.
— Non, non, non, je ne te le dirai pas, n’insiste pas ! D’accord, je te donne un indice, c’est dans notre chambre.
La chambre se trouvait derrière le grand salon, elle était décorée de bougies allumées, le sanctuaire était sublime.

L’inspecteur venait de finir son deuxième paquet de cigarettes de la journée. Sur le bureau, un café froid. Un chaos indescriptible régnait au commissariat central depuis que d’étranges affaires d’homicides avaient frappé la ville. Une jeune étudiante, en apparence tranquille, s’était transformée en tueuse sanguinaire. Un jeune homme avait été retrouvé nu dans un hammam, vidé de son sang et son frère déambulant dans la ville à moitié fou. Et ce pauvre gars, entre la vie et la mort, sorti in extremis de sa voiture… Mais que se passait-il donc ? On frappa à la porte.
— Oui ? Entrez.
C’était l’adjudant Raouf.
— Tu as les photos ?
— Oui, inspecteur ! 
L’inspecteur sortit les lunettes de sa poche.
— Voyons voir !
Il regarda attentivement l’album photo, il y en avait une centaine.
— Ce sont celles de la disparue ?
— Oui chef, c’est la famille qui me les a données ! dit l’adjudant mal à l’aise.
— Comment vont-ils ?
— La mère de la jeune fille n’a pas cessé de pleurer, pauvre femme. J’ai peur pour sa santé mentale.<##splitmob##><##splitwww##>L’inspecteur regarda son collègue, puis se mit à feuilleter l’album. Certaines photos étaient en noir et blanc, d’autres en couleur. Des visages inconnus, mais toujours souriants, entouraient la disparue. Arrivé à la fin de l’album, il vit la jeune fille accompagnée d’un beau jeune homme tout de blanc vêtu.
— C’est qui celui-là ?
L’adjudant se pencha.
— C’est l’homme avec qui elle devait se marier !
L’inspecteur tiqua.
— Coup dur. Comment s’appelle-t-il ?
L’adjudant lui donna le nom et le prénom.
— Ça ne me dit rien. Nous n’avons pas sa déposition ?
— C’est-à-dire que…
— C’est-à-dire que quoi Raouf ? 
— Il nous a semblé qu’il n’était pas nécessaire de l’interroger, après tout ce qu’il vient de vivre.
— Vous avez son adresse ? vociféra l’inspecteur furieux.
— Non, inspecteur, par contre, nous avons celle de ses parents.
L’inspecteur se leva d’un seul coup.
— On y va, et plus vite que ça !

Une heure plus tard.
— Je comprends, monsieur ! Vous pourriez me dire où se trouve votre fils ? demanda l’inspecteur Omar.
Le vieil homme, qui semblait n’avoir pas dormi depuis une éternité, lui répondit :
— Je ne saurai vous dire, inspecteur. Mon fils n’est plus le même depuis ce jour funeste.
— Comment ça ? rétorqua l’adjudant.
Le vieil homme les yeux pleins de larmes se mit à raconter son histoire.
L’inspecteur sentit grandir en lui un malaise.
— Où se trouve-t-il maintenant ?
— Je ne sais pas. Il n’a pas passé la nuit ici.
— Pouvons-nous voir sa chambre ? interrogea l’inspecteur Omar.
Les trois hommes montèrent à l’étage. Une fois dans la chambre, les deux policiers furent frappés par l’obscurité de la pièce.
— Il a fait ça il y a trois jours. Il a peint tout en noir, dit le vieil homme gêné.
Des dizaines de dessins d’yeux de toutes tailles tapissaient les murs de la chambre.
— Besmallah rahman rahim, lança l’adjudant.<##splitwww##> L’inspecteur Omar qui observait chaque détail de la pièce demanda :
— Vous avez une autre maison, monsieur ?
— Oui, elle est à deux rues de là. Nous sommes en train de la vendre.
Un livre était posé sur le lit, ouvert et tourné à l’envers, comme pour marquer une page. L’inspecteur le saisit.
— Edgar Allan Poe ! Je ne connais pas.
Puis il se mit à lire, son visage se décomposa à mesure qu’il lisait.
— Raouf, c’est notre homme. Il faut faire vite, avant qu’il soit trop tard.
Il se mit à hurler des ordres, tant sa terreur était grande.
— Emmenez-nous dans la maison vite. Il faut faire vite !
Il jeta le livre et sortit en courant de la chambre.
Sur la page du livre ouvert était écrit :
« Mais des êtres de malheur, en robes de deuil,
Ont assailli la haute autorité du monarque.
— Ah ! pleurons ! car jamais l’aube d’un lendemain
Ne brillera sur lui, le désolé ! —
Et, tout autour de sa demeure, la gloire
Qui s’empourprait et florissait,
N’est plus qu’une histoire, souvenir ténébreux
Des vieux âges défunts.
Et maintenant les voyageurs, dans cette vallée,
À travers les fenêtres rougeâtres, voient 
De vastes formes qui se meuvent fantastiquement 
Au son d’une musique discordante ;
Pendant que, comme une rivière rapide et lugubre,
À travers la porte pâle,
Une hideuse multitude se rue éternellement,
Qui va éclatant de rire — ne pouvant plus sourire. »

— Voilà, ma chérie, c’est très bien. Tu as tout fini ? L’homme se leva, se mit près de cette mystérieuse hôtesse et l’aida à terminer son repas.
— Maintenant que le repas est terminé, je vais nous mettre un peu de musique. J’ai du Farid el Atrach, du Oum Kalthoum ou du Abdel Halim Hafez ! Je sais que c’est ton chanteur préféré, alors va pour Hafez. <##splitwww##> Il se retourna fébrilement vers la commode.
— Cessez de nous regarder comme ça. J’en ai marre à la fin. Laissez-nous tranquilles.
Puis il se dirigea vers son hôtesse, le visage plein de douceur. Il lui prit la main, mais la main retomba mollement alors il la souleva, comme on soulève une poupée de chiffon, puis il se mit à tourner en fredonnant un air.
Du bruit se fit entendre à l’extérieur, des coups de plus en plus forts sur la porte.
— Laissez-nous tranquilles, laissez-nous tranquilles.
Puis regardant la jeune fille, il rajouta : 
— Tout va bien, bien, je te le promets.

Les deux policiers étaient arrivés les premiers sur les lieux. La maison était déserte, barricadée de toutes parts. Ils s’approchèrent du jardin et entendirent la voix d’un jeune homme qui hurlait comme un dément. Ils l’appelèrent, mais en vain. Il ne répondait pas, alors ils s’approchèrent de la porte principale. Les deux hommes se mirent à cogner fort et à l’exhorter à sortir. À peine l’écho des coups donnés sur la porte avait disparu qu’ils entendirent une voix caverneuse leur hurler de partir. C’était comme une plainte, un sanglot, un cri anormal, inhumain…
Le vieil homme arriva enfin, décomposé, essoufflé, inquiet.
— Mon fils, ouvre la porte, je t’en prie.
Il n’eut pour seule réponse que le refrain d’une chanson.
— Il faut défoncer cette porte Raouf, dit l’inspecteur Omar.
Les deux hommes s’exécutèrent. Une volée de coups se mit à pleuvoir sur la vieille porte en bois, des coups d’épaules, des coups de pieds. Enfin elle céda.

— Danse mon amour, danse avec moi. Il tournoyait de plus en plus vite, la jeune fille avait la tête qui dodelinait sur son épaule.

Ils arrivèrent enfin à briser la porte. L’inspecteur Omar fut le premier à entrer, son cœur battait la chamade.<##splitwww##>L’arme à la main, il s’élança dans la pièce principale et ce qu’il vit lui glaça le sang. Les choses allaient de plus en plus vite dans sa tête, cette terrible journée qui défilait dans un flot d’images irrationnelles : la tombe profanée de cette jolie jeune fille, morte accidentellement deux jours plutôt. Elle devait se marier avec le jeune homme.
Ce dernier, pris de démence, se mit à hurler :
— Laissez-nous seuls !
Il serrait frénétiquement et désespérément tout contre son corps le cadavre de sa bien-aimée. L’inspecteur se figea, pétrifié de terreur. Il vit deux petites choses le fixer intensément, deux petites billes sanguinolentes posées sur la commode. C’étaient les yeux de la défunte, et, chose étrange, un regard vide et absent semblait l’accuser.

Et nous voici encore là, figés face à l’agonie lente de la nuit et la douloureuse naissance d’un jour nouveau, cet instant intermédiaire, paradoxal, magique. De ma fenêtre, je vois briller timidement les premiers rayons du soleil, annonciateurs de vie et de renouvellement. Pour moi, ils ne sont que terreurs et incompréhensions, car nul n’est à sa place dans mon monde.
Je n’arrive pas à mettre le mot fin sur mon histoire. Je ne veux pas que tu partes toi qui me lis. Continue à me lire, tu m’infuses la vie. Un jour peut-être, on se retrouvera dans cette ville désormais en ruine.

Des coups à la porte et des appels incessants lui firent taper à la hâte le mot fin sur la page noircie d’encre.

Contrarié, il sortit pour voir. Une dizaine d’hommes de tous âges se tenaient devant son portail, tous avaient une mine effroyable.<##splitwww##>Le plus âgé s’avança.
— Ouvre. Ouvre-nous la porte, on a du monde pour toi !
— Combien y en a-t-il aujourd’hui ? répondit l’homme placide.
— Une cinquantaine, des hommes, des femmes et même des enfants !
Pendant qu’il ouvrait les portes du sérail, il demanda :
— Comment ? 
Le plus âgé répliqua :
— Comme hier, et avant-hier, et les jours d’avants, égorgés, décapités, torturés. Tous victimes de la folie des hommes sanguinaires.
L’homme se rappela ces écrits.
— À ce rythme-là, il n’y aura plus de place dans ce cimetière.
Le plus âgé reprit :
— L’Algérie tout entière est devenue un immense tombeau à ciel ouvert ! 
— Eux sont partis, plus rien ne peut leur arriver, conclut l’homme.
Comment en est-on arrivé là ? Perdu dans ses pensées, le gardien ouvrit le portail du cimetière pour laisser entrer le funeste cortège, il n’avait pas de réponses... Pourquoi, pourquoi ? pensa-t-il.

Rédigé par ma-pie - 18/09/2013 17:26:24

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